Asservissement au travail

Notre civilisation n’en finira-t-elle jamais avec l’asservissement de l’être humain ?

Capture d'écran 2016-06-11 08.31.27Où il est souvent instructif, à distance, de croiser réflexions et actualité…

« Se soumettre pour ne pas souffrir rend moins sensible à la souffrance d’autrui »

En 1998, dans Souffrance en France, Christophe Dejours dénonçait de nouvelles formes d’organisation du travail et de domination mises en place par des gestionnaires, avec une disqualification croissante des gens de métier. Il soulignait la nocivité de l’introduction de l’évaluation individualisée des performances sous couvert d’une pseudo-autonomie dans le travail qui détruisait le vivre et le travailler-ensemble, ruinant coopérativité et solidarités. Cette évolution inaugurait une explosion des pathologies mentales et des consultations tant dans les services hospitaliers de  pathologies professionnelles que dans les consultations souffrance et travail créées par Marie Pezé. Christophe Dejours y analysait aussi les ressorts de la servitude volontaire – comment et pourquoi certains participent-ils au fonctionnement d’un système qui les détruit et à des actes qu’ils réprouvent – tout en soulignant le rôle joué par les stratégies collectives de défense centrées sur la virilité : « nécessaires, disait-il, mais moralement ambiguës », avec le constat d’un accroissement de l’indifférence à la souffrance d’autrui, de son voisin de bureau…

Se trouvait posée dans cet ouvrage la question des mécanismes de la servitude volontaire.

69 % des enfants interrogés par l’UNICEF auraient avoué être parfois angoissés

de ne pas assez bien réussir à l’école…

En 2016, un titre et un constat : « Soumis à la pression parentale et aux exigences scolaires, les enfants sont de plus en plus nombreux à craquer et à faire un véritable burn-out. Parfois dès la maternelle »

(Ophélie Ostermann, 05 avril 2016).

Une enquête de l’UNICEF en 2014 aurait démontré que les enfants iraient de plus en plus mal. Beaucoup d’enfants s’angoisseraient parce qu’ils ne répondraient pas aux exigences de l’école.

Selon ses résultats, 40 % des 6 à 18 ans ressentiraient une souffrance psychologique en écho à celle de parents eux-mêmes confrontés à la précarisation du travail, à ses incertitudes et au souci de la performance. 69 % des enfants interrogés par l’UNICEF auraient avoué être parfois angoissés de ne pas assez bien réussir à l’école ; un enfant aurait raconté avoir eu un avertissement de travail parce qu’il aurait eu 13 de moyenne générale…

Ainsi, selon le témoignage des professionnelles de l’enfance interviewées, les adultes angoissés imposeraient des cahiers de vacances dès l’année de CP, l’injonction d’apprendre à lire au plus vite, avant même l’entrée en maternelle, parfois la nécessité de « travailler » le week-end pour des enfants de 3 ans, à quoi s’ajouteraient des « exigences scolaires délirantes avec des emploi du temps de ministre, une sur-stimulation cognitive et un surmenage »…

Dans une société de plus en plus pressée, le temps manquerait cruellement aux enfants qui n’auraient plus le loisir de s’ennuyer, de souffler, de jouer. Catherine Dolto évoquerait de son côté une « maltraitance temporelle » avec la nécessité constante de se dépêcher.

Le grand coupable du burn-out infantile serait au final le système entier, cette « école française que ses consœurs internationales avec son étiquette évaluative »…

Quand un système scolaire produit des surveillants…

Le 8 janvier 2016, le journaliste Jean-Yves Nau citait dans son blog une information du Point : « New School, le bracelet électronique pour lycéens ! ». Une créatrice française, Mlle D. 16 ans, aurait mis au point une application qui devrait aider à surveiller et maintenir les élèves dans les enceintes scolaires. Le rectorat de Versailles aurait d’ores et déjà autorisé le test de son application dans trois classes.

Ecoutons Mlle D, 16 ans, une adolescente de notre monde moderne très connecté :

« Consciente que le monde de l’Education a besoin d’un réel coup de neuf et ayant toujours eu envie de m’investir dans ce milieu, j’ai eu l’occasion de créer une mini-entreprise dans le cadre de mes cours de PFEG (Principes Fondamentaux de l’Economie et de la Gestion) l’année dernière en classe de Seconde.

 « J’avais pas mal d’idées, mais aucune dans laquelle je croyais vraiment… Et puis j’ai un jour vu ce reportage à la télévision : un enfant de 9 ans ayant été oublié dans les hangars de la compagnie de bus scolaires après s’être endormi dans son car sur la route de l’école, le 6 Octobre 2014, à Bordeaux. Parce que ses enseignants n’avaient pas fait l’appel, il est resté enfermé plus de 8 heures dans le véhicule, sans manger ni boire.

 « A partir de ce moment là, c’est le déclic. Tout se bouscule dans ma tête, je réfléchi toute la nuit et l’idée nait le lendemain matin : il faut créer un système d’appel électronique, sécurisé et simple d’utilisation. »

Que penser du cours de Principes Fondamentaux de l’Economie et de la Gestion de Mlle D ? Car enfin, nous n’en finissons pas de nous demander comment se construit la servitude volontaire qui sévirait dans nos entreprises, qui conduirait des salariés à accepter sans broncher, voire dans la culpabilité de n’en jamais faire assez, surcharge de travail, maltraitance managériale, conduites harcelantes et parfois perverses.

Servitude et soumission se construiraient-elles dès l’école ?

Zafiropoulos et Pinel ont montré comment l’école rendue obligatoire a, dès son origine, été le moyen de structurer le socius en fonction des besoins de la nation, pour lui fournir ses futures élites comme pour discriminer les « inadaptés », trier et sélectionner le bon grain de l’ivraie grâce à la perspicacité des psychologues (« Un siècle d’échecs scolaires » de Pinell et Zafiropoulos (Economie et humanisme, 1983, Les éditions ouvrières). Ne cherche-t-on pas, aujourd’hui encore, à le repérer « l’enfant agité », cet hyperactif à ritaliniser d’urgence dès la maternelle comme le sont cinq millions d’enfants et d’adolescents en Amérique du Nord – pour le grand profit des labos pharmaceutiques ?

Les écoles de management ne sont pas en reste qui prennent le relais en formatant les jeunes esprits dont on a pris soin dès le lycée d’abraser tout esprit critique au profit de « l’art de convaincre » en faisant passer histoire et philosophie à la trappe de la déesse Economie et de l’argent son fétiche…

C’est ainsi que la créativité, la curiosité et le sel de la révolte propices à la construction de l’identité adolescente se trouvent dramatiquement piégés. C’est ainsi qu’une production innocemment perverse sous couvert de la rationalité, de la rentabilité et de la sécurité, ces prescrits de notre si formidable époque, fait l’admiration de nos modernes éducateurs béats et entièrement dévoués à la grande Cause des temps modernes, cette Loi nouvelle, dite du Marché…

Et si les grands Chefs s’étaient trompés, ces experts de la finance et de l’économie qui ruinent le monde du travail et précipitent la planète vers la catastrophe ?

Titre du 1er juin 2016 : « Néolibéralisme : le FMI fait son mea culpa, à quand celui des élites françaises ? » (Benjamin Masse-Stamberger, Le Figaro)

Des économistes de la section recherche du FMI  apporteraient, dans un article de Finance and Development, le magazine du Fonds Monétaire International (FMI), une série d’arguments critiquant les politiques de dérégulation menées partout dans le monde depuis quarante ans, sous l’égide…du FMI. Et notamment deux piliers de la doctrine économique dominante: la libre circulation des capitaux, et la priorité donnée à la réduction des déficits. La crise asiatique de 1997 aurait été le signe avant-coureur des folies financières qui allaient emporter l’économie mondiale une décennie plus tard.

Si dans notre pays, selon cet article, « les élites continuent à naviguer entre idéologie néolibérale et rustines sociales vouées à en compenser les effets les plus délétères », ne revient-il pas à toutes celles et ceux qui travaillent et subissent les effets délétères de  la destruction programmée du travail de s’unir pour résister ?

Quel quotidien construisons-nous à nous enfants et adolescents, quel avenir leur préparons-nous si nous ne résistons pas aujourd’hui à la nouvelle dictature qui s’installe sans coup férir dans nos esprits de manière si… inconsciemment volontaire ?

La campagne contre la souffrance au travail continue. Grâce à vous, nous avons collecté 2105 euros. Continuons à nous mobiliser, ne relâchons pas notre effort ! Nous avons besoin de votre soutien, rejoignez-nous!

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